Ou la maltraitance psychologique
Pour la troisième fois cette semaine, je me suis endormie tard dans la nuit. Pourtant, j’essaie de faire tout ce qu’il faut pour trouver le sommeil : yoga en rentrant du travail, lecture plutôt qu’écrans, huiles essentielles apaisantes etc. Quand je pose mon livre et éteint la lumière, je ne me sens pas ensommeillée, mais en tension. Mon cœur bat tellement fort que je l’entends. J’ai l’estomac noué, les muscles contractés. Je suis assaillie d’un million de pensées. Je me concentre sur ma respiration, essaie d’accepter mes émotions, rien n’y fait.
Mes pensées tournent en boucle sur un seul et même sujet : mes parents, et mon enfance.
Ça fait un moment que j’ai la sensation qu’il y avait sans doute un problème dans la façon dont j’ai grandi, mais j’ai mis très longtemps à mettre des mots dessus. Quand j’étais ado et que j’en parlais, on me répondait « tu fais ta crise d’ado » ou encore « c’est compliqué les relations mère-fille ». Cela appuyait mes croyances que la violence dans laquelle je grandissais était normale, voire qu’elle était de ma faute. J’étais simplement une ado colérique et chiante, donc normal qu’on me crie dessus.
A 19 ans, je suis partie de la maison. Je suis partie en emmenant avec moi ma souffrance, ma colère et mes doutes, bien profondément enfouis au fond de moi. Je suis partie en culpabilisant de laisser mes petites sœurs aux mains de ma tortionnaire. Je suis partie, je crois, par instinct de survie. Pendant 10 ans, je n’ai quasiment plus parlé de ma mère à personne. Et puis à 28 ans, j’étais en burnout au travail, et on m’a conseillé d’aller voir une psy. Je pensais qu’on parlerait du boulot, mais il se trouve qu’on a commencé à parler de ma mère… Elles sont marrantes, ces psys…
J’étais septique d’aller voir une psy. Je me demandais si j’étais légitime car, après tout, je n’avais pas de « vrais problèmes ». Pourtant, au fil des sessions, j’ai pu commencer à mettre des mots sur mes ressentis. J’ai entendu « ce n’était pas de votre faute » pour la première fois. Des mots guérisseurs, salvateurs. J’ai commencé à comprendre que j’avais vécu des trucs pas terribles dans mon enfance, que j’avais des traumas. J’ai retrouvé quelques bribes de souvenirs, mais surtout des émotions : de la peur, de la souffrance.
J’ai peu de souvenirs de mon enfance, donc c’est difficile pour moi d’expliquer ce qui m’est arrivé, et c’est encore plus difficile de me l’avouer à moi-même. Je me souviens surtout de mon adolescence, pendant laquelle elle me disait presque quotidiennement que j’étais horrible, insupportable, une « fouteuse de merde », et qu’elle voulait que je parte de la maison. J’ai grandi avec la croyance que la vie est mieux sans moi. Je me souviens aussi de ses crises de colère violentes extrêmement fréquentes, je me souviens de me terrer avec ma sœur dans sa chambre, collée l’une à l’autre, effrayées, attendant le moment où la porte s’ouvrirait sur le visage haineux de ma mère, sur ses mots cruels et sa violence.
Pendant longtemps, j’ai conservé une relation plutôt cordiale avec mes parents, même si je sentais que mon corps était sous tension dès que ma mère était dans les parages. Son grand truc, il y a quelques années, ça a été de vouloir nous faire des câlins parce que « ça aide contre la dépression ». Vous noterez que si elle s’est mise à être affectueuse envers nous, c’est d’abord pour soigner sa dépression, avant d’être par amour. Bref. Je me suis forcée à la laisser me prendre dans mes bras, même si mon corps hurlait intérieurement. Pour moi, un câlin de ma mère, c’est un supplice. Mon cerveau, plus fort, me disait « fais ce qu’elle te dit, sinon on va être en danger ». Ça résume finalement bien l’état dans lequel je suis dès que ma mère est dans les parages. Mon corps se met en état d’alerte, je me sens tendue, mais je me coule dans le moule de la fille gentille et aimante, car j’ai terriblement peur de lui dire « non », de fixer la moindre limite, de peur qu’elle se sente rejetée.
L’hiver dernier, comme j’étais à la dérive professionnellement, je suis allée voir une kinésiologue qui m’a dit « votre mère était en souffrance, vous étiez son souffre-douleur, et votre père était un spectateur passif ». J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Comme si une souffrance que j’avais ignorée pendant si longtemps était enfin entendue. Elle m’a conseillée d’en parler avec mes parents. J’ai imaginé cette conversation et j’ai rédigé des lettres des dizaines de fois, sans parvenir à en rédiger une qui me satisfaisait. J’avais peur de blesser mon père, mais plus encore, j’avais peur du déni de ma mère. Je commençais tout juste à mettre des mots sur mon histoire, et j’avais peur qu’elle le tourne à la dérision, qu’elle nie, qu’elle m’ignore… Comme elle le fait souvent. Alors j’ai continué à faire ce que je fais de mieux : j’ai enfermé ma colère et ma souffrance.
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Enfin bref. Cet été a été le plus bel été de ma vie. J’ai travaillé dans un camping, entourée de gens bienveillants, drôles, gentils, sensibles. Je me suis sentie heureuse, sereine et aimée, et c’est une sensation suffisamment rare pour moi pour que je le remarque, que je le savoure.
Je me suis liée d’amitié avec quelqu’un de chouette. Il a remarqué que je sursautais beaucoup, au moindre bruit, ou même lorsqu’on était proche et qu’il esquissait un geste pour prendre sa gourde. Un jour il m’a demandé « tu as été maltraitée dans ton enfance ? » et ses mots se sont plantés en moi. J’avais envie de répondre « oui »… Pourtant, je n’ai pas été frappée… Alors je n’ai rien dit.
Quelques mois plus tôt, j’avais écouté un podcast sur une fille qui avait été violentée dans son enfance, et j’ai remarqué que je partageais pas mal de ses « symptômes » d’aujourd’hui, notamment l’hypervigilance. J’ai commencé, pour mieux comprendre ce que j’avais vécu, à le comparer à une violence physique. C’était beaucoup plus facile pour moi de comprendre les émotions que cela soulevait. J’ai donc commencé à voir les choses ainsi : je suis une survivante de maltraitance. La violence psychologique étant sournoise, le comparer à de la violence physique m’aidait à mieux me comprendre.
Ce plus bel été de ma vie a été sans doute le pire de celui de ma petite sœur. Sa santé mentale a commencé à sombrer : mutilation, pensées suicidaires, séjour en HP… Le cocktail parfait pour un été de merde. Elle a décidé de couper les ponts avec mes parents pendant quelques temps, parce que leur contact était un des déclencheurs de ses crises. Quand elle l’a annoncé à ma mère, celle-ci m’a appelée, et j’ai fait l’erreur de décrocher. Elle m’a balancé à la tronche sa souffrance, sa frustration, elle m’a dit qu’on était cruelles de soutenir ma sœur, qui est « malade », dans une telle décision, et que c’était injuste parce qu’elle n’a rien fait de mal. J’ai passé ma soirée à pleurer, à me sentir incroyablement mal. Et puis je suis sortie de ma chambre, j’ai rejoint mon équipe de saisonniers en or au bar, j’ai repris goût à la vie, et je me suis dit qu’il fallait vraiment que je mette de la distance entre ma mère et moi.
Quelques semaines plus tard, ma sœur a proposé à mes parents de faire une thérapie familiale. J’admire son courage : elle leur dit tout haut ce que toute notre fratrie pense tout bas. Mes parents sont dans le déni. Ils lui répondent qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils ont fait de mal. Lors d’une crise, ma mère a dit « j’aurais dû être plus dégueulasse avec vous, on aurait peut-être une meilleure relation ». Mon père a dit « on aurait dû vous élever à coups de trique, au moins on comprendrait aujourd’hui pourquoi vous nous en voulez ». Eh oui, pas de violence physique, alors de quoi nous plaignons-nous ?
Bref. Récemment, j’ai pris la décision de partir en Australie pour un an. J’ai décidé d’aller dans ma maison d’enfance, où vit mon frère et où mes parents ne vont que très rarement, le temps de vendre ma voiture tout en économisant un peu et préparant mon voyage. Je n’étais pas sûre que ce soit une bonne idée du tout, mais je ne savais pas bien quoi faire d’autre. Louer un appartement pour 2-3 mois le temps de préparer mon voyage me paraissait compliqué. Alors me voilà depuis 3 semaines dans cette maison. Je travaille à temps plein et, pendant mes jours de congés, je prépare mon voyage, je mets ma voiture en vente, etc.
C’est à ce moment là que ma mère décide de nous rendre visite, parce qu’elle a des rendez-vous en ville. J’appréhende immédiatement son séjour ici. Au début, tout se passe bien. Un peu trop bien, même : elle est aux petits soins avec moi, elle est mielleuse. Je n’arrive pas pour autant à calmer la nervosité qui m’habite quand elle est dans les parages et, comme d’habitude, je suis tiraillée entre le besoin de me protéger d’elle, et la peur qu’elle ressente ma distance et que ça déclenche sa colère.
Et ça n’a pas loupé. Un soir, je suis rentrée du travail et je suis allée dans ma chambre pour bouquiner. J’ai entendu ma mère rentrer, et je l’ai entendu hurler sur mon frère. Je ne savais pas ce qui se passait, mais ça m’a immédiatement mise en état d’alerte. J’ai commencé à écrire dans mon journal pour essayer d’apaiser mon stress, quand elle est venue toquer à ma porte. Elle l’a ouverte avant que je réponde, le visage haineux, le regard mauvais. Elle m’a déversé sa haine à la tronche : nous sommes des enfants ignobles de la rejeter alors qu’elle fait tout pour nous, elle a menacé de se suicider, m’a dit, sans contexte, que ma sœur était à la morgue, et autres attaques passives agressives me laissant sans voix, dans un état de stress sans nom. Elle m’a aussi dit que cette maison est sa maison, donc si je ne me comporte pas « comme un membre de la famille », je dois partir. Elle m’a aussi rabaissée, en me disant que quand on habite chez ses parents à 31 ans, on n’est pas autonome. Je me suis sentie comme une merde. Tout était tellement irréel. Et tout m’a aussi remémoré tant de souvenirs.
A la fin de sa crise, j’étais vidée et en état de choc. Je me sentais incroyablement coupable de provoquer cette réaction chez ma mère. « C’est vrai quoi, pourquoi tu peux pas juste être gentille avec elle, regarde ce que tu provoques chez elle ». Voilà ce que j’entendais.
La semaine qui a suivi, je me suis renfermée sur moi-même. Je passais ma pause déjeuner seule, j’avais peur de mes collègues, de faire la moindre connerie qui pourrait déclencher de la colère chez eux, je me sentais déconnectée de mes émotions, du monde, de tout. J’avais mal à la tête, la nausée, et la tête qui tournait. Heureusement, une session avec ma psy m’a aidée à prendre du recul et me remettre de cette attaque.
Ma mère est partie il y a quelques jours, mais j’enchaine les insomnies, et je n’arrive pas à me nourrir. La nourriture me dégoute et j’ai l’estomac noué. Le soir dans mon lit, je m’attends à la voir surgir dans ma chambre et à m’attaquer.
Je crois que revivre mes traumas d’enfance m’aide à accepter, aujourd’hui, adulte, que ma mère est dangereuse. Qu’elle a un problème. Pourtant, une partie de moi doute toujours. Peut-être mon enfance n’était-elle pas si terrible, et la crise de ma mère était exceptionnelle, et puis, elle a eu une enfance difficile, c’est normal qu’elle ait des réactions comme ça… Oui, oui, vous lisez bien : malgré ce que je viens de vivre, je doute. Je relativise. Je suis en conflit intérieur : une partie de moi sens bien qu’il y a un gros problème, une autre partie de moi n’arrive pas à l’accepter.
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Hier soir, alors que je ne parvenais pas à dormir, j’ai tapé sur Google
Je pense avoir été victime de maltraitance psychologique
J’ai lu tout ce que j’ai pu trouver sur le sujet, et tout est devenu limpide. Je me reconnais complètement. J’ai peu de souvenirs d’enfance, et la violence psychologique est sournoise, alors je n’ai aucune preuve. Une partie de moi doute, culpabilise d’avoir des mots si horribles envers ma mère.
Pourtant, une partie de moi le sait : j’ai été victime de maltraitance psychologique. J’ai besoin de l’écrire, encore et encore, pour l’admettre à moi-même. Je ne sais pas encore quoi faire de cette réalisation. Mais je crois que l’admettre, c’est un premier pas important.
J’ai été victime de maltraitance psychologique. Ma mère était émotionnellement et psychologiquement abusive. Mon père l’a laissée faire. J’ai été maltraitée psychologiquement. J’ai manqué cruellement d’amour, de sécurité, de bienveillance, de douceur, de joie, de rire. Mon enfance était teintée de violence, de cris, de souffrance, de culpabilité. J’ai grandi dans la peur. Ma mère ne l’admettra sans doute jamais, mais ce n’est pas grave, car je peux être pour mon enfant intérieur la mère qu’elle n’a jamais pu être. Et je l’entends, cet enfant qui hurle sa souffrance et sa colère. Je te crois : nous avons été victime de maltraitance, de violence. Je te crois. Je te vois. Je t’entends.